
Évaluer l’impact des politiques de conservation sur le bien-être dans le Sud-Ouest de l’océan Indien
Pourquoi évaluer l’impact des Aires Marines Protégées sur les populations côtières ?
Le sud-ouest de l’océan Indien (SOOI) abrite une biodiversité marine exceptionnelle, essentielle pour les moyens de subsistance des communautés côtières. Pourtant, cette région fait face à des pressions croissantes : changement climatique, surpêche, et croissance démographique. Les aires marines protégées (AMP) sont souvent présentées comme une solution pour concilier conservation et développement, mais leurs impacts socio-économiques restent mal documentés, surtout dans les pays à faible revenu.
L’étude de Karim Diallo, réalisée dans le cadre du projet BRIDGES-IMPACT, vise à combler ce manque en évaluant l’effet des AMP sur la santé nutritionnelle des enfants et la richesse des ménages aux Comores, à Madagascar, en Tanzanie et au Mozambique. Elle répond à un double enjeu : mesurer les bénéfices réels des AMP pour les populations locales et identifier les mécanismes (accès aux ressources, diversification économique) qui déterminent leur succès ou leur échec.
De la théorie à la pratique
Pendant son stage, Karim Diallo a :
- Construit une base de données combinant des sources variées : enquêtes ménages (DHS, MICS), données satellitaires (déforestation, luminosité nocturne), et bases géographiques (WIOMSA, WDPA).
- Délimité des zones tampons autour des AMP pour distinguer les ménages « traités » (bénéficiaires potentiels) et « contrôles » (non exposés).
- Appliqué une méthode quasi-expérimentale (différences-de-différences) pour isoler l’impact des AMP, en contrôlant les biais de sélection (caractéristiques géographiques, démographiques, climatiques).
L’analyse porte sur quatre pays, avec des contextes contrastés :
- Comores : Étude du Parc National de Mohéli.
- Madagascar : Réseau étendu d’AMP couvrant 1,38 million d’hectares.
- Tanzanie (Zanzibar) : Îles dépendantes de la pêche artisanale.
- Mozambique (Cabo Delgado) : Zone touchée par des conflits et une forte dépendance aux ressources marines.




Résultats clés : des effets variables selon les pays
| Pays/Zone | Santé nutritionnelle (taille-pour-âge) | Richesse des ménages |
|---|---|---|
| Comores | Effet non significatif | Impact négatif (-0,19) |
| Madagascar | Amélioration significative (+1,47) | Baisse (-0,43) |
| Zanzibar | Détérioration (-0,45) | Effet non significatif |
| Mozambique | Baisse marquée (-0,72) | Effet non significatif |
Limites méthodologiques : les défis de l’évaluation
- Biais de sélection : Les AMP sont souvent implantées dans des zones déjà moins dégradées ou plus riches, ce qui fausse les comparaisons (Kuempel et al., 2019; Albers & Ashworth, 2022).
- Données imparfaites : Les enquêtes DHS/MICS, irrégulières et parfois incomplètes (ex. : absence de coordonnées GPS pour les Comores en 1996 et 2000 et des noms des zones d’énumération concernées), limitent la robustesse des résultats.
- Hétérogénéité géographique : Les contextes locaux (conflits à Cabo Delgado, insularité à Zanzibar) rendent difficile la généralisation.
Conclusions et recommandations
Les AMP améliorent la santé nutritionnelle à Madagascar grâce à la régénération des stocks de poissons, mais réduisent la richesse des ménages à court terme (restrictions d’accès, manque de compensations). À Zanzibar et au Mozambique, les coûts nutritionnels l’emportent, soulignant l’urgence de mécanismes d’accompagnement (revenus alternatifs, filets sociaux).
L’étude appelle à :
- Adapter les AMP aux contextes locaux (cogestion, participation communautaire).
- Renforcer les données pour affiner les évaluations d’impact.
Une thèse pour aller plus loin
Évaluation de l’impact des politiques de conservation dans les pays à faible revenu, avec un accent particulier sur les projets transdisciplinaires dans le sud-ouest de l’océan Indien.
Démarré en novembre 2025, le projet de thèse de Karim Diallo s’inscrit dans le débat sur la relation entre les politiques de conservation (notamment les aires protégées) et le développement socio-économique dans les pays du Sud. Il vise à analyser dans quelle mesure les politiques de conservation favorisent ou freinent le développement, en évaluant leurs impacts sur la pauvreté, la sécurité alimentaire, la résilience face au changement climatique ainsi que sur les écosystèmes côtiers, terrestres et marins. Son originalité repose sur une approche transdisciplinaire, intégrant une vision holistique des socio-écosystèmes côtiers et des collaborations étroites avec les acteurs locaux. L’accent est mis sur le sud-ouest de l’océan Indien , à travers le projet BRIDGES-IMPACT, qui étudie les transformations socio-écologiques marines et leur influence sur la résilience côtière.
Portrait

Karim Diallo est diplômé d’une licence en économie agricole et de l’environnement de l’université Norbert Zongo (Koudougou, Burkina Faso) et d’un double master en analyse économique et en analyse des projets de développement de l’école d’économie de l’université Clermont Auvergne. En parallèle, il a effectué un stage en 2024 à la faculté d’économie de l’université de Florence. Dans le cadre de ce stage, il a travaillé sur un projet de recherche portant sur l’impact des chocs météorologiques sur la prévalence des conflits dans les pays en développement. Il a également effectué un stage en 2025 au Centre d’Économie de l’Environnement de Montpellier (CEE-M), portant sur l’impact des politiques de conservation sur le développement socio-économique dans les pays à faible revenu.
Impact socio-économique des AMP : ce que dit la littérature
Les AMP génèrent des effets contrastés, selon leur design et leur gestion :
Bénéfices :
- Sécurité alimentaire : Les AMP bien gérées augmentent les stocks de poissons, améliorant l’alimentation des communautés (Naido et al., 2019, Nowakowski et al., 2023; Desbureaux et al., 2024).
- Diversification économique : Le tourisme peut compenser les pertes de revenus (Pham, 2020), comme au Costa Rica (Madrigal-Ballestero et al., 2017).
- La cogestion avec les communautés locales renforce l’efficacité (Fidler et al., 2022; Guidetti & Claudet, 2010).
- Bien-être socioéconomique et institutionnel : les AMP intégrales, bien appliquées et établies de longue date, tendent à améliorer le bien-être économique (Ban et al., 2017, Ban et al., 2019,Albert et al, 2021, Desbureaux et al., 2024) social et institutionnel (Ban et al., 2017, Ban et al., 2019)
Coûts :
- Restrictions d’accès : Les pêcheurs artisanaux subissent des pertes immédiates (Pike et al., 2024), surtout si les AMP sont imposées sans consultation.
- Coût d’entretien : Le coût d’entretien est important selon la taille de l’AMP (Wilhelm et al., 2014)
- Inégalités : Les bénéfices sont inégalement répartis (Mascia et al., 2010), avec des risques d’exclusion pour les plus vulnérables.
Références clés :
Naido et al. (2019) : Les aires protégées à usage touristique améliorent le bien-être économique des ménages et la santé nutritionnelle des enfants de moins de 5 ans.
Albers & Ashworth (2022) : L’efficacité des AMP dépend de leur intégration dans des réseaux écologiques et sociaux.
Nowakowski et al. (2023) : Les AMP « hautement protégées » favorisent la biodiversité et le bien-être local, à condition de mécanismes de partage des bénéfices.
Pike et al. (2024) : À Zanzibar, les activités alternatives (tourisme, algoculture) génèrent moins de revenus que la pêche traditionnelle.
Contact: karim.diallo@inrae.fr
Sources : Rapport de stage de Karim Diallo (2025), BRIDGES-IMPACT, CEE-M.

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