Sur l’île d’Inhaca, au large de Maputo, entre conservation marine et justice environnementale

L’île d’Inhaca, ou KaNyaka, s’étend sur 42 km² au large de la ville de Maputo, capitale du Mozambique. Elle est intégrée depuis 2009 à la Réserve Marine Partielle de Ponta do Ouro (RMPPO1), qui reste à ce jour méconnue d’une grande partie de ses habitants : seuls ceux impliqués dans la gestion communautaire des ressources ont connaissance de l’existence de cette réserve.
Cette situation soulève une question centrale : comment les communautés locales de KaNyaka s’intègrent-elles dans la gestion de la RMPPO ? 

Au premier semestre 2026, Inès Duquesnoy a mené un stage de terrain dans le cadre de BRIDGES CO-CONSTRUCTION pour analyser les avantages et inconvénients des dispositifs de conservation marine pour les habitants de l’île. Avec une approche une historique, géographique et anthropologique, mêlant réflexions sur la conservation transfrontalière, notamment marine, au Mozambique, elle interroge les dynamiques à l’œuvre :
En quoi la conservation marine redéfinit-elle l’exploitation des ressources naturelles par les acteur·rices de la région ? Comment cette redéfinition révèle-t-elle des enjeux de justice environnementale ?

Les maguevas devant le retour des pêcheurs et de la pêche du matin, Ribjwene, KaNyaka. @Inès Duquesnoy-BRIDGES-2026

Comprendre et analyser des quotidiens étroitement liés à la pêche 

Ce stage a combiné travail de terrain et analyse théorique.
Pendant plusieurs semaines, Inès a réalisé une quarantaine d’entretiens en portugais avec des pêcheur.ses, des maguevas (revendeuses de poisson) et des acteur.rices locaux.ales. Elle a observé les pratiques de pêche, et recueilli 9 cartes participatives dessinées par des pêcheurs pour localiser les zones de pêche et d’interdiction. Ce travail s’inscrit dans le cadre conceptuel de la justice environnementale,  qui s’intéresse au caractère équitable ou non des dispositifs de conservation en regardant distribution des risques et bénéfices, le degré d’implication des communautés dans la gouvernance et de prise en compte des savoirs locaux.

Ces données ont nourri son mémoire intitulé : « “Nós dependemos do mar” : conservation marine et injustices environnementales à KaNyaka, Mozambique » sous la direction de Stéphanie Duvail (IRD,PALOC) et Uacitissa Mandamule (Observatoire du Milieu Rural).

Conclusion : entre dépendance et marginalisation

« Se não tivéssemos a reserva, já não teríamos peixe. O peixe depende da reserva […] É muito importante para a KaNyaka, porque dependemos do mar. » « Si nous n’avions pas la réserve, nous n’aurions plus de poisson […] C’est très important pour KaNyaka parce que nous dépendons de la mer. » – Citation extraite d’un entretien avec Ofelia (prénom anonymisé), Magueva.

À KaNyaka, la pêche structure la vie quotidienne : principalement embarquée, à la ligne ou au filet, dans la baie de Maputo (ouest de l’île) et dans l’Océan Indien (est de l’île), elle s’organise socialement et révèle des rapports de genre importants. L’accès aux dispositifs de gestion communautaire des pêches (CCP – Conselho Comunitário de Pesca) reste inégal : seuls certains pêcheurs y participent, les maguevas en étant souvent exclues. Or, ces espaces permettent des échanges avec les institutions et les acteur.rices de la conservation.

Malgré des volontés affichées de redonner du pouvoir aux communautés, la gouvernance reste structurée par des mécanismes procéduraux contrôlés et descendants. En compensation des restrictions appliquées aux activités de pêche (notamment la fermeture des pêches saisonnières), les autorités versent des contreparties financières et matérielles, mais dont l’accès est encore inégal. Plus de justice environnementale passe par une meilleure inclusion des pouvoirs coutumiers et de la population d’Inhaca dans les prises de décisions locales.

Limites de l’étude

Cette étude aboutit à une première compréhension des injustices environnementales présentes sur KaNyaka liées aux dispositifs de conservation marine, dont la RMPPO. Cependant, une approche dans le cadre de la justice environnementale exige aussi d’analyser comment les communautés perçoivent et agissent face à ces injustices.

Selon Schlosberg (2004), la justice environnementale dépend des contextes culturels et territoriaux. Pour Blanchon et al. (2009), elle renvoie davantage aux relations des sociétés avec leur environnement qu’à des processus écologiques déterminants. Un travail ethnographique plus approfondi serait donc nécessaire pour saisir pleinement la situation à KaNyaka.

Par ailleurs, les communautés de justice reposent sur la manière dont les individus s’organisent pour répondre aux injustices — ce que Thiann-Bo (2021) résume comme « les acteurs rendant justice à la nature par eux-mêmes ». Or, ce terrain a surtout révélé des réponses individuelles. Pour aller plus loin, il faudra explorer les formes d’organisation communautaire à KaNyaka et leur capacité à faire face aux injustices.

Portrait

Inès Duquesnoy est étudiante en 2e année de master Biodiversité, Écologie, Évolution au Muséum national d’histoire naturelle de Paris dans le parcours Sociétés et biodiversité, finalité diversité culturelle et diversité biologique. Issue d’une formation en sciences humaines et sociales, elle s’intéresse aux aires marines protégées, à leurs conséquences sur les sociétés de pêche et à leur apparition dans les politiques nationales et internationales. Après un premier stage de master encadré par Catherine Aubertin (économiste/IRD) sur la 3e conférence des Nations unies sur l’Océan, elle a réalisé un stage encadré par Stéphanie Duvail (géographe/IRD) sur la justice environnementale sur l’île d’Inhaca (KaNyaka) au sein de la réserve marine partielle de Ponta do Ouro, composante du Parc national de Maputo au Mozambique. Elle souhaite aller plus loin sur ce sujet à travers la réalisation d’une thèse, toujours sous l’encadrement de Stéphanie Duvail, en géographie et anthropologie pour laquelle elle candidate en 2027. 

Le rapport de stage complet d’Inès Duquesnoy : https://www.bridges-wio.com/wp-content/uploads/2026/10/M2_MEMOIRE_DUQUESNOY_INHACA.pdf

Références

  1. La RMPPO, créée en 2009, s’inscrit dans un cadre transfrontalier complexe : administrée par l’ANAC (Administração Nacional das Áreas de Conservação) et la PPF (Peace Park Foundation), elle relie le Parc national de Maputo (Mozambique) et le Parc d’Isimangaliso (Afrique du Sud). ↩︎

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